Interview de Vincent Tavernier, auteur et metteur en scène pour Générations Lully

Nous avons demandé à Vincent de nous parler de son métier, de nous raconter les spectacles du XVIIe siècle et de nous présenter le projet de création pour Générations Lully. Un spectacle participatif mêlant musique, danse et théâtre et qui sera créé à La Merise de Trappes et repris à l’Opéra royal du château de Versailles les 15 et 17 mai 2018.

Dis-nous tout. Qu’est-ce qu’un metteur en scène, en quoi consiste son travail ?

Le metteur en scène travaille à satisfaire trois partenaires : l’auteur de l’œuvre, le public et les interprètes. Pour cela, il doit assumer deux responsabilités essentielles. La première est d’employer toute sa compétence à bien comprendre l’œuvre, pour en restituer l’esprit au public, et imaginer pour ce faire quel cadre et quelles directions de travail proposer à ses collaborateurs – décorateur, costumier, éclairagiste et parfois chorégraphe ou chef d’orchestre. La deuxième responsabilité du metteur en scène est de diriger les répétitions des interprètes, les aidant à bien comprendre l’œuvre, à construire leur personnage et à donner toute l’animation nécessaire à leur jeu commun sur le plateau. 

Et comment devient-on metteur en scène ?

Chaque metteur en scène a son histoire ; mais il me semble, en ce qui me concerne, que je suis devenu metteur en scène le jour où, à 18 ou 19 ans, dans la troupe amateur où je jouais, je me suis davantage intéressé à la pièce dans son ensemble qu’au rôle que je devais interpréter.

Tu as mis en scène plusieurs comédies-ballets. Raconte-nous la particularité de ce genre français dont nous retenons surtout les textes de Molière.

Molière a destiné une grande partie de ses pièces aux seuls comédiens : Tartuffe, Le Misanthrope, etc ; mais il a inventé une forme particulière, la « comédie-ballet » : il a imaginé que l’action dramatique serait menée tantôt par la comédie, tantôt par la danse, tantôt par le chant. Les comédies-ballets les plus connues sont Le Bourgeois gentilhomme avec la musique de Lully et Le Malade imaginaire avec celle de Charpentier. Mais il y en a une dizaine d’autres encore ! Il n’est cependant pas facile de monter ces ouvrages, car cela coûte forcément plus cher de réunir non seulement les comédiens, mais encore les chanteurs, danseurs et instrumentistes nécessaires (sans parler de tout le personnel en coulisses…). Souvent on ne connaît ces pièces qu’à travers leur texte, ce qui en donne un point de vue très incomplet. C’est un peu comme si, pour apprécier un film, on devait se contenter d’en lire le scénario ! Par conséquent, il n’est pas très facile de comprendre et d’imaginer ce que « rend » une comédie-ballet si l’on n’a pas une bonne connaissance de tout son environnement visuel et sonore… et faute de cela, on perd le sens de ces ouvrages pourtant tellement originaux.

Justement, en quoi consiste le « goût français » que tu explores dans ton travail, y a-t-il une originalité française ?

Le « goût français » est une expression du XVIIIe siècle utilisée à propos de danse ou de musique. On entend aujourd’hui parler de la « french touch ». Dans un cas comme dans l’autre, cela revient à dire qu’on reconnaît aux Français, dans leur art de vivre comme dans leur expression artistique, un certain nombre de singularités par ailleurs bien difficiles à caractériser. C’est un peu comme l’arc-en-ciel : de loin, c’est très évident, mais dès que l’on cherche à s’en rapprocher, on est vite dans le brouillard ! Disons d’abord qu’il est ce grâce à quoi nous pouvons entreprendre un véritable échange avec les autres cultures – européennes, occidentales, mondiales – et recevoir parce que nous avons quelque chose à offrir.

Tâchons d’aller plus loin : c’est une « manière » qui court du Moyen-âge à nos jours, revêt non seulement les formes les plus diverses mais se plaît encore à les combiner en manifestations singulières et chatoyantes ; c’est un art qui charme, enchante et séduit pour mieux guider vers une révélation profonde ; un art ouvert au monde et aux cultures les plus variées, dont une assimilation méditée lui donne son caractère le plus original ; un art, enfin, où l’intelligence se pose en guide du cœur, provoquant toujours la prise de distance nécessaire pour n’être dupe ni des passions, ni des manipulations. Finalement, le goût français, c’est le goût du plaisir, mais d’un plaisir plein d’esprit, un malin plaisir !

Selon toi, en quoi les arts du XVIIe siècle peuvent-ils intéresser les Français d’aujourd’hui ?

Dans le fond, la date à laquelle une œuvre d’art a été produite importe peu : les peintures des grottes de Lascaux nous touchent toujours. Les formes artistiques du XVIIe siècle sont quant à elles d’autant plus parlantes que leurs concepteurs les ont voulues universelles, donc efficaces quel que soit l’endroit ou même l’époque auxquels ces œuvres seraient reçues. En outre, il me semble que ces artistes étaient convaincus d’offrir à chaque être humain, grâce à l’art, un chemin assuré pour le conduire à la Beauté, à l’Harmonie – le « beau et le bon ». Cet optimisme, cette foi dans la puissance agissante des arts me semblent plus que jamais désirables dans nos sociétés matérialistes et déprimées.

Quelles sont les principales difficultés lorsqu’on monte un spectacle du XVIIe siècle pour les spectateurs d’aujourd’hui ?

Eh bien c’est d’abord de comprendre ce qu’a voulu l’auteur… alors qu’il y a 300 ou 400 ans qu’il n’est plus là pour s’expliquer ! Par conséquent, il faut entreprendre tout un travail de fond pour retrouver comment « fonctionne » l’œuvre, alors que les informations dont nous disposons ne sont pas toujours claires ou suffisantes. On risque donc de commettre de graves erreurs d’interprétation !

C’est comme s’il fallait cuisiner un succulent plat du XVIIe siècle en n’en possédant que la recette écrite à l’époque. Les mots employés auraient vieilli ou même changé de sens ; certains ingrédients n’existeraient plus, ou seraient désignés par des noms incompréhensibles ; le poids de chacun d’eux serait exprimé avec des mesures qui ne sont plus les nôtres ; les temps de cuissons seraient ceux d’un four à bois – bref ! il faudrait que le cuisinier réalise un énorme travail de restitution. C’est la même chose pour le metteur en scène !

Tu vas créer un spectacle dans le goût baroque avec des enfants et adultes amateurs, initiés et professionnels de Trappes. Qu’est-ce qui a motivé ta participation à cette nouvelle expérience ?

Lorsque l’on aime beaucoup quelque chose, on a envie d’en partager la connaissance et le plaisir que cela nous cause avec le plus grand nombre de personnes. Essayer d’ouvrir les portes du monde baroque à tous ceux qui ne le connaissent pas encore – amateurs ou professionnels, jeunes ou adultes, Trappistes ou Versaillais – est très stimulant !

Peux-tu déjà nous dévoiler un pan du projet de spectacle ?

Oui ! Ce sera une sorte de comédie-ballet composée de courtes scènes, très diverses et variées, dans lesquelles pourront s’intégrer tous ceux qui auront envie de prendre leur part au spectacle ; et le grand compositeur Lully, qui a connu tant d’aspects contrastés de cette époque foisonnante, pourrait bien en devenir le guide…

* Metteur en scène attaché au théâtre de Molière et à la collaboration avec les autres formes artistiques (danse, musique…), Vincent Tavernier a réalisé plus de cent productions pour la scène, dans les genres les plus variés. Sa compagnie de théâtre, Les Malins plaisirs, explore l’art français et offre aux collèges et lycées la possibilité d’accéder aux grandes œuvres théâtrales du patrimoine et de rencontrer des comédiens professionnels. Il a récemment mis en scène Les Amants magnifiques, comédie-ballet de Molière et Lully, en collaboration avec le chef d’orchestre Hervé Niquet et la chorégraphe Marie-Geneviève Massé. 

http://www.lesmalinsplaisirs.com/

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